La fin de la pierre selon Perret

« le-havreC’est en aménageant la première ville nouvelle du XXe siècle qu’Auguste Perret systématise l’utilisation du béton armé, un matériau que l’architecte juge économiqement plus démocratique et esthétiquement plus intéressant que la pierre. Quelques années seulement après le début du chantier du Havre, la généralisation du béton partout en France lui donne raison. A une réserve près : la portée esthétique de cette révolution est très vite sujette à caution. Associé à une urbanisation sans âme, indifférente à l’histoire, à l’environnement et à l’homme, l’essor du nouveau matériau suscite l’invention de deux synonomymes : le bétonage et la bétonnisation. Le béton aurait-il perdu la bataille du goût en gagnant la bataille du prix ?

L’ADN du béton

Autant l’Exposition universelle de 1851 à Londres marque le triomphe du métal et de son incarnation architecturale, le célèbre Cristal Palace, autant l’Exposition de 1900 consacre l’avènement du béton armé, mélange de ciment, de granulats, d’eau et d’armature en acier. Rien ne semble en mesure de freiner son utilisation. Même l’effondrement d’une passerelle de l’Exposition ne fait qu’inciter le gouvernement français à légiférer sur son utilisation et sa fabrication en 1905 pour en favoriser l’utilisation.

Un matériau hybride, un matériau ambigü

Béton liquide

Béton liquide

Ce nouveau matériau qu’est le béton décontenance les architectes. A la différence du ciment utilisé par les romains, le béton est beaucoup plus qu’un simple liant. Mais peut-on l’utiliser en lieu et place de la maçonnerie traditionnelle ? Autrement dit, peut-on imaginer des parois exclusivement en béton ? Peut-il être autre chose qu’une ossature, une structure qui porte mais que l’on soustrait au regard ? Ce questionnement inhérent au béton des origines explique la multiplicité des noms qui lui sont donnés. A la charnière des XIXe et XXe siècles, on parle de béton fretté, de ciment armé… tandis que les architectes eux-mêmes divergent sur sa nature réelle. En référence au ciment dont l’invention remonte à la Rome antique, Perret évoque un matériau « ancien devenu moderne », Wright  un « conglomérat », Louis I Kahn une « pierre liquide » tandis que Paul Rudolph y voit une « boue »…

Un matériau d’ingénieurs, un matériau fonctionnel  

Le pont du Jardin des plantes de Grenoble, premier ouvrage au monde en béton coulé, construit en 1855 par Louis Joseph Vicat

Le béton s’impose d’abord comme un matériau fonctionnel, sans esthétique propre. L’entreprise Coignet, une des premières à commercialiser le béton avec succès, vit des commandes de travaux publics. Elle réalise principalement des kilomètres d’égouts et d’importants travaux d’adduction d’eau. Elle bâtit aussi les murs de soutènement du cimetière de Passy, édifie les rampes du Trocadéro, réalise une digue expérimentale à Saint-Jean-de-Luz. L’utilisation du béton s’étend rapidement à la fabrication des tuyaux, des bassins, des passerelles, des escaliers, des réservoirs et des éléments décoratifs de jardins et même des cercueils. En France, il faut attendre Hennebique pour que l’utilisation du nouveau matériau s’étende aux bâtiments industriels. Avant même les grands chantiers de la reconstruction de l’après-guerre, deux  d’ingénierie consacrent le rôle pionnier de la France dans l’utilisation et le perfectionnement du béton : l’édification de la Ligne Maginot  puis celle du  Mur de l’Atlantique pendant l’occupation. Son utilisation par les ingénieurs explique en partie le rejet dont il est l’objet par les architectes les plus conservateurs mais aussi la fascination qu’il exerce auprès des architectes les plus avant-gardistes qui opposent volontiers au caractère surchargé des constructions classiques la sobriété des ouvrages d’art. En 1934, Le Corbusier considère le Lingotto, un bâtiment industriel futuriste en béton armé conçu pour accueillir l’usine Fiat, comme « un des spectacles les plus impressionnants que l’industrie ait jamais offerts… une œuvre florentine, ponctuelle, limpide, claire ».

Un matériau économique, un matériau pauvre

Usine du ciment « La Boulonnaise »

Mélange d’un liant hydraulique (le ciment), de granulats (les graviers) et d’eau, le béton est un matériau industriel. Pas un matériau qui se travaille de façon artisanale. Pour la multitude de petites entreprises qui domine le secteur de la construction et se trouve confrontée à une crise qui durera de 1890 jusqu’à 1914, le béton armé est le meilleur moyen de diminuer les coûts. Sa fabrication ne demande ni investissement en capital, ni main-d’œuvre qualifiée. Au tailleur de pierre, poseur et maçon gâcheur peuvent succéder le bétonneur, le boiseur et le ferrailleur. C’est encore son faible coût et sa facilité de fabrication qui en feront le matériau idéal pour la reconstruction d’après-guerre dans un contexte général de pénurie.

Un matériau moderne, un matériau en rupture avec le passé

Sillos canadiens publiés dans

Sillos canadiens publiés dans « Vers une architecture » du Corbusier

Le béton est historiquement le matériau de la modernité et de la rupture. Pas du classicisme et de l’ornementation. Dans le sillage de François Hennebique, inventeur du ciment qui porte son nom, à l’origine d’un immeuble et d’une maison démontrant les incroyables potentialités du béton armé, les architectes épris de modernité s’y intéressent de très près : Perret, Mallet-Stevens, Tony Garnier et Le Corbusier en France, Oud en Hollande, Gropius en Allemagne, Adolf Loos à Vienne, Neutra en Californie, Wright dans la banlieue de Chicago… Tous sont convaincus de la nécessité de rompre avec un art jugé décadent. Tous vont explorer les possibilités du béton pour engager l’architecture sur une voie nouvelle, débarrassée des oripeaux du passé. Ecrivant en 1913 au sujet des usines et des silos américains, l’allemand Walter Gropius considère que ces réalisations devraient « inciter à perdre une fois pour toutes la nostalgie des styles historiques ». Une idée reprise par Le Corbusier en 1923 : « Les ingénieurs américains écrasent de leurs calculs l’architecture agonisante ». (A)

La texture du béton

Le béton imitation pierre d’Auguste Boileau

Le parallèle entre les deux matériaux s’impose dès l’invention du béton. S’inspirant des méthodes de fabrication du « pisé banché », Fleuret revendique l’invention d’une « pierre artificielle » dès le début du XIXe siècle. En 1851 ( ?) François Coignet dépose un premier brevet concernant un mortier pilonné dans des coffrages qu’il appelle « pierre sans fin ». Il utilise ce procédé pour construire le premier immeuble en béton, 92 rue de Miromesnil à Paris, en 1852. Louis-Auguste Boileau suit son exemple et utilise le béton de Coignet pour édifier l’église néo-gothique de Sainte-Marguerite en 1864. Mal lui en prend. Des marbrures noires apparaissent rapidement sur les murs. Les critiques fusent. Viollet-le-Duc dénonce ce qu’il considère comme une tricherie. Boileau, furieux, critique les défauts, réels ou imaginaires, du béton « aggloméré », un matériau qui, selon lui vieillit mal, et appelle à son boycott. François Coignet peut bien expliquer que sa maçonnerie n’est pas plus perméable que bien des murs de pierres et qu’il suffit de l’enduire, le mal est fait. A quelques exceptions près – dont l’immeuble Felix Potin de la rue de Rennes construit en 1906 dans un style Art déco – le béton imitation pierre a fait long feu. Même si François Hennebique réédite l’expérience en 1898 en construisant un immeuble rue Danton, cette réalisation vise moins à faire oeuvre de création qu’à démontrer la supériorité de son béton sur celui de Coignet.

Le béton paré d’Anatole de Baudot

Sainte Marguerite du Vésinet, un des premiers édifices en béton

Sainte Marguerite du Vésinet, un des premiers édifices en béton

Pour l’immense majorité des architectes, l’idée d’une esthétique du béton semble absurde. Le matériau est jugé trop vulgaire, sans noblesse et sans épaisseur historique. Insuffisamment perméable également, ce qui est vrai lorsqu’il n’est pas correctement fabriqué, un cas courant à cette époque. Autant dire qu’au début du XXe siècle, Victor Laloux, l’architecte de la gare d’Orsay, a beau jeu d’ironiser sur Auguste Perret et sa passion du béton : « Moi aussi, je fais du béton armé mais je le mets dans les fondations ! » (4) Même Boileau dont l’intérêt pour le béton ne se dément pas, y compris après l’expérience malheureuse de  Sainte-Marguerite du Vésinet, éprouve le besoin de se justifier : « Pour les édifices un peu artistiques (sic), il faut trouver des formes discrètes, ce qui ne semble pas facile avec une matière qui se présente en masse et en surface » (9). Dès lors qu’il s’agit de l’apparence des bâtiments officiels ou d’un certain standing, tout semble finalement préférable au béton…   Et Anatole de Baudot n’est pas le seul à opter pour une façade en briques et céramiques pour son église Saint-Jean de Montmartre. Perret lui-même se plie pendant plusieurs années au classicisme ambiant. Ses constructions ont beau être en béton, elles se gardent bien de l’afficher. Craint-il la vulnérabilité du matériau aux infiltrations comme il le soutiendra plus tard ? N’est-il en réalité qu’à moitié convaincu de ses qualités esthétiques ? Pour sa première réalisation importante, l’immeuble de la rue Franklin à Paris, dont la construction démarre en 1903, il choisit de recouvrir la façade de carreaux art déco en grès flammés. Huit ans plus tard, Perret semble décidé à franchir le pas mais les esprits, eux, n’ont guère évolué. Sur le chantier du nouveau théâtre des Champs-Elysées, il lui faut composer avec un autre architecte et plusieurs autres intervenants. Son projet de façade aveugle en béton apparent ne convainc pas. A la demande du maître d’ouvrage, le mur sera recouvert de marbre et de bas reliefs réalisés par Bourdelle.

Le béton moulé de Wright

Capture d’écran 2015-09-26 à 11.07.59

Textile-block, F. L. Wright

Il faut attendre Frank Lloyd Wright pour que le béton moulé intègre l’architecture moderne. Dans une veine d’inspiration précolombienne, l’Américain invente les « textile blocks », des pavés de béton moulés, ornés de motifs géométriques d’inspiration pré-colombienne, ou ajourés. Ce faisant, Wright ne cherche pas simplement à conférer ses lettres de noblesse à un matériau jugé ingrat : il crée aussi une continuité visuelle entre l’intérieur et l’extérieur. La technique des « textile blocks » est utilisée pour la maison Millard à Pasadena (1923) et la maison Freeman (1924) à Los Angeles. Mais, à l’inverse de Perret, Wright se lasse très vite du béton apparent. Dans une de ses réalisations les plus célèbres, la Maison sur la cascade (1936), Wright opte pour un revêtement de pierres traditionnelles tandis que le béton laissé apparent est lissé et peint. Au fond, Wright n’aime pas le béton : « le bloc de béton ? C’est la chose la moins chère et la plus laide de l’univers de la construction », finira-t-il par lâcher (D).

Le béton anobli de Perret

ENSEIGNES 22 février 2015

Maçonnerie en béton du Havre

Preuve s’il en est que le béton peine à affirmer ses qualités esthétiques, les premières réalisations de Perret en béton apparent sont une modeste église de banlieue, Notre-Dame du Raincy, et une commande de l’Etat dans une zone de Paris sans enjeu et sans visibilité, le nouveau bâtiment du Mobilier national dans le 13e arrondissement. Qu’importe. Ces deux édifices, réalisés en xx et xx, emportent l’adhésion et lui permettent de décrocher la construction du Musée national des Travaux publics. La commande n’est pas aussi prestigieuse que celle dont rêvait Perret mais il s’agit d’un musée national, situé dans le XVIe arrondissement, qui plus est destiné à promouvoir la construction. Il peut alors déclarer avec fierté : « Mon remplissage est constitué de dalles de béton. Je n’utilise pas les revêtements. Le béton se suffit à lui-même. » Suprême consécration : au lendemain de la guerre, l’Etat lui confie la reconstruction du Havre. Il y développe à grande échelle une esthétique du béton fondée sur un triple principe de généralisation, de transformation et de modulation. De la nécessité de construire vite, à bas coût et à grande échelle, Auguste Perret entend faire une consécration personnelle et une révolution esthétique. Car l’architecte en est convaincu : la beauté du béton l’emporte sur celle de la pierre. « Le béton, c’est de la pierre que nous fabriquons, bien plus belle et plus noble que la pierre naturelle », écrit-il. Au Havre comme à Paris, le béton de Perret le béton ne cherche ni à se faire passer pour ce qu’il n’est pas, une fausse pierre, ni à imposer ce que serait sa nature première, à savoir une matière brute de décoffrage. Pour être anobli, le béton est travaillé. Avec Perret, le béton présente des surfaces et des couleurs diversifiées sur une même façade. Selon les cas, la matière est simplement enduite pour être protégée, lavée pour faire ressortir le grain du gravier, bouchardé pour obtenir une surface irrégulière. La couleur varie également selon qu’elle est teintée dans la masse ou, plus souvent, liée au choix du ciment. Rien de bien nouveau au regard des précédentes réalisations de Perret sinon qu’au Havre le béton apparent s’applique à tous les bâtiments, du plus modeste au plus prestigieux, du plus symbolique au plus utilitaire. Quand la pierre établit une hiérarchisation des édifices selon qu’elle est taillée de façon régulière et laissée apparente, utilisée sous forme de moellon et recouverte d’un enduis ou totalement absente de la maçonnerie, la généralisation du béton place tous les édifices sur un pied d’égalité. Au regard des a priori qui caractérisent la dimension statutaire de la pierre et la dimension essentiellement utilitaire du béton, cette conception égalitaire, s’avère révolutionnaire.

Le béton brut du Corbusier

beton-brut

Détail de la façade de la Cité radieuse, Marseille

Si le béton enthousiasme Le Corbusier pour ses propriétés techniques, son esthétique l’indiffère quand elle ne le rebute pas. Fasciné par la surface lisses des produits industriels, il vante au contraire « l’impression d’acier décolleté et poli » des modénatures du Parthénon et rêve de façades aussi parfaites que la surface métallique d’une automobile ou d’une turbine électrique (M). A défaut d’atteindre cette perfection, le béton et les parpaings de ses villas années 20 sont recouverts d’un enduit généralement blanc. Pour son premier lotissement à Pessac (1924-1926), Le Corbusier recourt à la couleur afin, dit-il, d’éviter l’impression d’un « insupportable amas compressé sans air » et de mieux intégrer les maisons à l’environnement naturel (N). Au début des années 30, il privilégie le verre et l’acier pour la façade de ses premiers immeubles puis recourt à des matériaux contrastés pour la villa de week-end de la Celle-Saint-Cloud (1934) : pierre meulière pour les murs, de la terre et de l’herbe sur les voûtes en ciment armé, du verre en briques « Nevada » ou en glace claire. Sa dernière commande avant la guerre est une petite maison, la villa Le Sextant (1935), dont les murs porteurs sont en moellons apparents et la charpente en bois de pin. Au lendemain de la guerre, Le Corbusier opte sans réserve pour le béton en le hissant au rang de symbole. A la différence de Perret qui promeut un matériau moulé, coloré, sablé et bouchardé, il fait de la matière brute un principe de modernité. Il s’enorgueillit de l’utiliser tel quel et défend la vérité d’un béton fier de ses imperfections. Un béton « sauvage » et « primitif ». La Cité radieuse de Marseille et le chantier de Chandigarh marquent un tournant. En 1954, Le Corbuiser écrit : « J’ai dit à ceux qui grognassaient un peu contre la rudesse de l’exécution : j’aime cette rudesse, c’est cela que j’aime, c’est cela mon apport dans l’architecture moderne, la remise à l’honneur des matériaux primaires, la rudesse de l’exécution conforme au but poursuivi, c’est-à-dire d’abriter les vies, non pas de rupins mais les vies de foyers qui sont dans la bagarre quotidienne où le tragique voisine avec les joies. »

La forme du béton

L’engouement n’est pas simplement lié à l’étonnante résistance du béton. La forme inédite et plastique des ouvrages d’ingénieurs fascine.

Le béton classique de Perret

Aux yeux de Perret, l’esthétique du béton doit prévenir l’effet de masse et suppose un minimum de relief. Contrairement aux chantres d’une rupture radicale avec le passé, Perret refuse la suppression de tout ornement au profit de surfaces totalement planes. Comme pour les réalisations d’un Mies van der Rohe, le style Perret repose sur une gamme déterminée de propositions permettant des variations subtiles :

Le béton massif du Corbusier et des brutalistes

Au nom d’un ordre emprunt d’hygiénisme et d’efficacité, Le Corbusier ne jure que par l’angle droit et le caractère massif du béton. Pour Le Corbusier, le béton n’est qu’un moyen. Le moyen de libérer le plan en supprimant les murs porteurs qui divisent et contraignent l’espace intérieur. Le moyen, également, de libérer la façade du regard extérieur, sociale ou esthétique, pour privilégier le confort de l’habitant, la luminosité de l’intérieur, la vue sur le paysage environnant. Fini ces motifs décoratifs qui revisitent sans cesse le répertoire de l’art antique. Fini ces corniches, moulures et pilastres auxquels Perret reste tant attaché. L’architecture peut enfin entrer dans l’ère de la modernité et l’architecte devenir un artiste à part entière, puisant aussi bien son inspiration dans les formes élémentaires de la peinture abstraite que dans la sculpture moderne. Le brutalisme qui s’inspire des exemples de la Cité radieuse et de Chandigarh ne se limite pas à l’utilisation du béton brut. Le mouvement revendique l’extrême simplicité des formes, des lignes fortes et des proportions monumentales. Radicalisant la libération totale du plan pronée par Le Corbusier, les brutalistes conçoivent des espaces intérieurs sans murs porteurs et extériorisent les escaliers mais aussi tous les réseaux. Pour mettre en oeuvre ses conceptions,

Le béton plastique de Niemeyer

Niemeyer renoue avec l’esprit des origines, lorsque le béton était avant tout le matériau des ingénieurs. Une tradition que Nervi, malheureusement méconnu en France, a perpétué avec un incroyable talent. Niemeyer rencontre Le Corbusier à Rio en 1936. Il voit dans les réalisations de son aîné « un hymne à la beauté qui ne pouvait rester inexprimé. » (H) Des leçons du maître, l’élève retient tout particulièrement la fusion qu’autorise le béton entre l’architecture et la sculpture : « La ligne courbe m’attirait. En particulier la courbe libre et sensuelle que la nouvelle technologie (du béton) suggérait (…) Là se trouve l’acte de création : l’intégration si recherchée des arts plastiques à l’architecture. » (B) Cet amour de la courbe traverse son oeuvre. A Pampulha, avec le pavillon circulaire de la Danse, le casino et son plan ovale, l’église en forme de vagues de Saint François d’Assise. A Rio, avec le musée d’art contemporain. A d’Ibirapuera, avecla marquise ondulée de l’auditorium, les étages ondulés et la rampe incurvée du parlais de l’industrie. A San Paulo, avec l’immeuble Copan en forme de S. A Brasilia, bien sûr, où l’architecte imagine une cathédrale en faisceaux de courbes et un Congrès national surmonté de deux coupoles de dimensions inégales, une convexe pour le Sénat et une concave pour la Chambre des députés.

Même quand il privilégie les lignes droites, Niemeyer veille à éviter le caractère massif du béton que Le Corbusier cultive avec constance. Pour le palais de l’Itamaraty, il pose un cube de verre sur un socle en béton. Pour le ministère de la Justice, il use d’un toit plat et fin soutenu par de fins pilotis à la fois droits et courbes qui deviendront un élément fort de son répertoire et qu’il n’hésite pas à qualifier dans ses mémoires de « monumentaux » et d’ »aériens » (H). Autre point de divergence avec Le Corbusier, Niemeyer privilégie les façades vitrées, qu’il s’agisse des bâtiments officiels ou des blocs résidentiels, dans un esprit plus proche de l’architecture européenne qu’américaine. 

Interrogé sur l’avenir de l’architecture en 2004, il fait un éloge sans nuance du béton : « L’architecture, c’est l’invention. Je pense que le béton est le matériau naturel de l’architecture (…) C’est le béton qui rend toutes les constructions possibles (…) Quand le programme le permet, il doit être utilisé avec audace. Il faut faire des choses plus simples, plus audacieuses. Il y a encore beaucoup de progrès à faire ». 

L’héritage du Havre

Plus que toute autre ville, Le Havre incarne ce moment clé de l’histoire de l’architecture moderne. Après cinq jours de bombardements intensifs, le centre est totalement dévasté. Sur les 20 000 immeubles que compte la ville avant guerre, la moitié est détruite. 80 000 habitants se retrouvent sans abri. Ici plus qu’ailleurs, le tout béton s’impose comme la seule solution en mesure de relever la ville dans des délais rapides. La préfabrication d’un nombre important d’éléments permet un assemblage rapide par une main d’oeuvre peu qualifiée et peu nombreuse et le relogement de centaines de milliers de personnes à un coût modique. La reconstruction du Havre en béton ne résulte pourtant pas seulement d’un manque de moyens et de matériaux traditionnels dans la France d’après-guerre. Elle offre à Auguste Perret, un architecte alors âgé de 71 ans, la chance inespérée d’utiliser à grande échelle ce matériau auquel il associe son nom et sa réputation depuis quarante ans. Associé à ses frères Gustave et Claude, il a même créé en 1905 une entreprise spécialisée dans le béton armé.

Une cinquantaine d’année après son achèvement, la ville de Perret peine toujours à convaincre. A commencer par ses habitants. Selon Armant Frémont « les nostalgiques du vieux Havre sont de moins en moins nombreux, du fait de l’âge (…) Il n’empêche. On ne cesse de dire cette ville ‘froide’ (…) et mieux encore, ‘stalinienne’  » (3). La grisaille ambiante du Havre n’échappe à personne, a fortiori sous le ciel normand et dans une ville qui peine à se reconnaître. Mais ce sentiment doit autant au principe de la ville nouvelle, construite d’un seul jet, qu’au matériau lui-même. Après tout, d’un point de vue esthétique, l’homogénéité du Havre traduit la même volonté de cohérence et d’harmonie, le décorum en moins, que le Paris voulu par Hausmann et Napoléon III. L’inscription du Havre de Perret au Patrimoine mondial de l’Humanité en 2005 met sur le même plan une ville moderne et Versailles. Ce classement suscite inévitablement la fierté ou l’indignation. Mais il constitue aussi une reconnaissance internationale et une invitation à se pencher à nouveau sur la première ville nouvelle du XXe siècle. 

Après la fascination longtemps exercée par Le Corbusier, la revanche de Perret ne fait peut être que commencer.

(1) Auguste Perret – Karla Britton – Edition Phaïdon – 2003 – pp. 165-166: (2) Le béton, histoire d’un matériau – Cyrille Simonet – Ed. Parenthèses – 2005 – p. 191; (3) La mémoire d’un port, Le Havre – Armand Frémont – p. 163 (4) Joseph Abram (5) ses deux seules commandes publiques à la veille de la guerre sont le Centrosoyous à Moscou et la Cité du refuge de l’Armée du Salut à Paris (6) L’Esprit nouveau, numéro 2 (7) Entretien avec Georges Charensol et Robert Mallet (A) Architecture, un art nécessaire, Jean Jenger (B) Les Courbes du temps, Niemeyer (D) (E) http://spipfactory.com/testescal/IMG/pdf/ct-b90a.pdf (F) Tom Wolfe (G) Faut-il pendre les architectes, Philippe Trétiack (G) Même si Trétiack souligne le travail « passionnant » de Ferrier, Gazeau et Paillard à Nantes (K) Contre l’architecture, Franco La Cecla (H) Les courbes du temps (M) L’architecture moderne, une histoire critique, Kenneth Frampton

https://books.google.fr/books?id=fP9sBAAAQBAJ&pg=PA57&lpg=PA57&dq=histoire+b%C3%A9ton+en+allemagne&source=bl&ots=FuatSnzhPu&sig=yShhcwUaizQZS5zCH_OKA06qado&hl=fr&sa=X&ved=0CDoQ6AEwBTgKahUKEwjT9ZWl6IjHAhXE1RQKHW28BUc#v=onepage&q=histoire%20b%C3%A9ton%20en%20allemagne&f=false

1280px-Châtellerault_-_Pont_Camille-de-Hogues_-1

Le pont Camille-de-Hogues est un des premiers grands ponts en béton armé de France

immeuble-1-rue-danton

1 rue Danton

13259916885_a0354d1880_b

Henri Sauvage, 7 rue Trétaigne, Paris

Capture d’écran 2015-07-29 à 08.43.30 Mur de l’Atlantique (Wikipedia) Capture d’écran 2015-07-29 à 08.44.39 Le centre-ville du Havre après les bombardements (carte postale) Trois oeuvres majeures du brutalisme Hôtel de ville de Boston, USA Hôtel de ville de Boston, USA Royal National Theatre, Londres, UK Royal National Theatre, Londres, UK Ambassade tchèque, Berlin, Allemagne Ambassade tchèque, Berlin, Allemagne marcel breuer bibliothèque d'Atlanta La bibliothéque d’Atlanta, aux Etats-Unis par Breuer. (Photo Architectural Photography of Atlanta)) 

Tagué , , , , , , , , , , ,

2 réflexions sur “La fin de la pierre selon Perret

  1. J... dit :

    C’est marrant que vous ayez mis un lien vers mon blog depuis cet article, car j’ai vécu au Havre pendant 15 ans. Et venant d’une famille d’architectes, je me suis un peu intéressé à Perret.
    Si ma mémoire est bonne, le projet qui a été construit n’était pas celui auquel il tenait le plus: l’autre projet était complètement révolutionnaire pour l’époque avec deux niveaux de villes je crois, mais il n’a pas été retenu car il coutait beaucoup trop cher, et il fallait entièrement reconstruire une ville.
    Pour ce qui est de la référence à Brasilia, il faut aussi rappeler qu’Oscar Niemeyer a également construit au Havre: « le volcan » que les Havrais appellent plutôt le « pot de yaourt »…

    J….

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :