La fin de la figure stoïque selon Masaccio

masaccio3Dans sa peinture d’Adam et Eve chassés du Paradis, Masaccio ouvre l’art à une nouvelle figuration des émotions. C’est la première fois, qu’un visage – celui d’Eve – exprime aussi fortement des sentiments. Un tabou est levé. Mais il faudra attendre le cinéma, la bande dessinée puis la photographie pour que la déformation du visage par l’émotion soit couramment représentée.

Le sourire de l’ange de la cathédrale de Reims constitue un précédant. Celui de la Joconde restera sans équivalent (sauf à établir un parallèle avec le sourire de « Saint Jean-Baptiste » également peint par Vinci). Mais durant une longue période, seules quelques œuvres (du Caravage, de Reni, Ribera ou Goya) figureront des visages expressifs, le plus souvent des bouches hurlantes. Rien de tel (ou presque) chez d’aussi grands peintres que Velasquez, David ou Delacroix. Il faudra attendre le milieu du XIXème siècle pour que Courbet peigne un autoportrait « désespéré » (qui rappelle en fait plutôt la stupeur du « Rembrandt aux yeux hagards ») et surtout que Munch ose figurer un visage en proie à l’horreur et à la terreur, celui du « Cri ». Courte parenthèse aussitôt refermée dès les signes avant-gardistes de l’abstraction. L’art figuratif, quant à lui, représente très peu d’expressions faciales comme l’ « Etude d’après le portrait du pape Innocent X de Velasquez ». Il est du reste signnificatif que ce soit le même peintre – Bacon – qui choisisse de dissoudre littéralement le visage dans ses tableaux.

Finalement, à quelques exceptions près, le cri d’Eve peint par Masaccio ne change pas grand chose dans la représentation des émotions. La peinture continue de privilégier le geste et la posture pour exprimer les sentiments. Peu importe l’intensité dramatique (ou le bonheur) de la situation et l’état d’esprit des personnages : le visage doit être le moins expressif possible, très légèrement souriant, très légèrement souffrant, le plus souvent absent et impassible. Le répertoire établit par Barbara Pasquinelli dans « Le geste et l’expression » (Editions Hazan) montre l’importance de l’attitude coporelle qui obéit, durant des siècles, à une codification précise. La liste est longue et dénote une étonnante permanence dans le temps (mais pas nécessairement dans l’espace) : bras écartés ou mains couvrant le visage pour le désespoir (une attitude choisie par Masaccio pour Adam mais que l’on retrouve dès le moyen-âge pour illustrer le même épisode), mains croisées ou bras baissés pour la tristesse et l’affliction, mains sur les genoux ou les cuisses pour l’autorité ou la vanité, mains sur l’épaule pour l’encouragement ou la contrainte…

Le visage expressif s’impose avec l’invention du cinéma et de l’appareil photo portable. Si la représentation des émotions est recherchée, c’est aussi – sinon surtout – qu’elle devient tout d’un coup plus simple. Auparavant, l’artiste devait demander à un tiers de mimer une émotion ou faire appel à sa mémoire pour réaliser des esquisses préparatoires. Grace au cinéma et à la photographie, il est désormais possible de saisir et d’imager simultanément une expression. La photographie de reportage le fait même (plus ou moins) à l’instar du sujet : le désespoir d’une mère de famille érigée en symbole des migrants de la crise de 29 grâce à la photographie de Dorothéea Lange, le regard ironique et provoquant de Daniel Cohn-Bendit saisi par Gilles Caron, les enfants fuyant l’explosion d’une bombe durant la guerre du Vietnam par Nick Ut ou encore la douleur et les pleurs d’une athlète américaine, victime d’une chute à mis parcours photographiée par David Burnett… Sans parler des paparazzi qui, pour les besoins de la presse people, accompagnent l’apparition des stars. L’émotion du visage n’est plus taboue. Elle ne peut plus l’être. Au contraire. C’est elle qui donne à la photograhie un impact incomparable. Ce changement n’échappe pas aux politiques. Même si l’impassibilité reste la norme dominante du pouvoir, les codes de l’imagerie officielle évoluent. Guélia Markizova photographie Staline, le « petit père des peuples », souriant et portant dans ses bras une petite fille. Jacques Lowe pousse la logique jusqu’à son terme. C’est à lui que l’on doit les photographies des Kennedy, parfaitement pensées et faussement prises sur le vif, de JFK en plein travail et de sa famille en plein bonheur.

Né avec Masaccio, le visage de l’humanité s’est enfin imposé. Dans toute sa complexité et son ambiguïté.

Trois articles, en cours d’élaboration, complètent cette analyse :

– les images des oeuvres citées : https://caparaissaitevident.wordpress.com/2008/11/25/du-rire-aux-larmes-selon-les-artistes/

– « quelques précisions sur la métacommunication » : https://caparaissaitevident.wordpress.com/2008/10/24/la-metacommunication-selon-chaplin/

– l’art de la physionomie selon Rudolph Dirks : https://caparaissaitevident.wordpress.com/2008/10/08/lart-de-la-physionomie-selon-rudolph-dirks/

♦ Le tableau de Masaccio à inspiré la même scène à Michel-Ange et Raphaël. Chez Michel-Ange, le visage d’Eve exprime la méchanceté et la rancoeur; chez Raphaël, l’étonnement et l’incrédulité. Qu’en dit la Bible ? Rien. La Genèse ne décrit pas la réaction d’Adam et Eve quand Dieu les chasse du paradis. Les peintres ne peuvent en fait se réfèrer qu’au moment précédant quand, prenant conscience de leur faute et de leur nudité, le couple est saisi par la peur et tente de se justifier vis-à-vis de Dieu : Adam rejetant la faute sur Eve et Eve sur le serpent. Sachant que ni l’un ni l’autre exprime un quelconque sentiment de regret ou de remord, de peine ou de douleur…

Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Une réflexion sur “La fin de la figure stoïque selon Masaccio

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :