La fin de l’innocence selon Bettelheim

sorciereLes relations entre enfants et parents ne sont pas continuellement animées par de bons sentiments. Tel est le message des contes de fée. Un message rassurant et, finalement, structurant pour l’enfant égaré entre les injonctions de la morale et la réalité souvent contradictoire de ses propres désirs.

« Psychanalyse des contes de fées » de Bruno Bettelheim est un pavé dans la mare de la modernité et des bonnes intentions. En réponse aux parents qui jugent les contes trop cruels ou trop décalés par rapport au monde actuel, le psychanalyste souhaite montrer que l’intemporalité et l’universalité de ces histoires n’est pas un problème mais, au contraire, un atout formidable. Pour une raison simple : les contes traitent de questions que les enfants se sont toujours posés et se poseront toujours. Des questions existentielles que les histoires d’aujourd’hui évoquent rarement (voire jamais) comme l’angoisse de la mort ou de la séparation. Des questions relatives aussi à des sentiments que la morale réprouve comme le désir incestueux, sadique ou haineux des enfants à l’égard de leurs parents. Bref des questions que se posent les enfants sans en avoir clairement conscience et dont les parents relativisent aussitôt la portée à moins qu’ils n’essayent d’y répondre sous l’angle de la morale. 

Même s’il se réfère à une époque lointaine, le conte traite du monde tel qu’il est. Ou, en tout cas, tel que l’enfant le perçoit en grandissant. Un monde animé par par le mal dans ce qu’il a de plus néfaste mais aussi de plus attirant. Un monde où, pire encore, les parents ne sont pas toujours aimants ou du moins pas suffisamment aux yeux de l’enfant. Un monde qui génère autant d’angoisses que de désirs. Or si ces sentiments s’expriment de façon déguisée dans les rêves, les contes, eux, en parlent ouvertement et de façon structurée avec un début, une intrigue et une fin satisfaisant. L’enfant peut alors constater que si ses sentiments ne sont pas forcément moraux, ils  n’ont rien d’anormaux. Que d’autres enfants les ressentent et – c’est l’optimisme inhérent au conte à la différence du mythe ou de la fable – qu’il finira, lui aussi, par triompher de ses incertitudes et des méchants avec des efforts et de la bonne volonté.

Décrivant le monde dans toute dureté, le conte prend également comme point de départ l’enfant tel qu’il se perçoit à une période de sa vie : négligé, repoussé, avili, méprisé… Ce peut être un enfant qui souffre de la jalousie de ses frères et soeurs (Cendrillon), un autre considéré comme incapable par ses parents (« l’esprit dans la bouteille » des frères Grimm)… Chaque problème soulève une ou plusieurs questions telles que « peut-on vivre en se faisant uniquement plaisir ? » (Les trois petits cochons) ou encore « existe-t-il des puissances protectrices autres que les parents ? » 

L’efficacité du conte repose à la fois sur un processus de projection et sur des personnages manichéens. Le héros est l’enfant. La marâtre est la méchante maman, celle qui punit ou se met en colère, celle que la fille veut écarter pour se marier avec son père. Les méchants frères et soeurs que le héros finira par surpasser sont les parents dont l’enfant cherche à s’émanciper. Le méchant dragon, le père que le fils veut tuer. La princesse, la mère que l’enfant veut pour lui seul. Ces transpositions incarnent l’ambivalence des sentiments que l’enfant éprouve pour ses parents. Elles l’autorisent même à tirer plaisir de ses fantasmes sans se sentir coupable, honteux ou craintif. C’est aussi la mise à mort du méchant qui répond au besoin de l’enfant de voir triompher la justice et disparaître la menace qui pèse sur le héros en même temps que ses propres angoisses.

La fin du conte relève de la morale même si, à la différence de la fable, celle-ci n’est pas explicitée. Chaque conte a sa morale. La leçon de Cendrillon promet que les humbles seront élevés, celle de La belle et la bête veut qu’une chose soit aimée avant d’être aimable ou que c’est l’amour qui rend beau. Mais tous les contes formulent la même promesse : tout se finira bien, on atteindra l’indépendance et on se réalisera si l’on reste fidèle à soi-même et à ses propres valeurs, si l’on sait surmonter les dangers, endurer les épreuves et prendre des décisions.Le monde de l’enfance perd sans doute en pureté ce qu’il gagne en apprentissage. Mais l’un est-il possible sans l’autre ? – Franck Gintrand

Tagué , , , , , , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :