
Etre au bon endroit, au bon moment ? Une question de chance, rarement de talent
Contrairement à la thèse défendue par Henri Cartier-Bresson, la photographie n’est pas le "seul moyen d’expression à fixer un instant précis" mais le seul qui soit en mesure de donner cette impression.
Prise en 1950, le "Baiser de l’Hôtel de Ville" de Robert Doisneau montre un jeune couple s’embrassant fougueusement en train de marcher. La photographie, une des plus connues au monde, présente les caractéristiques d’un cliché saisi à la volée ce qui confère à ce baiser une fraicheur et une spontanéité exceptionnelles. Mais les apparences sont trompeuses. La photographie n’a rien d’improvisé. Elle a été pensée, préparée et sans doute répétée. Les amoureux ne sont pas des passants anonymes. Ils n’ont pas été pris à leur insu. Et leur baiser n’a rien de spontané : il a été réalisé à la demande de Doisneau.
A lui seul, ce "Baiser" prouve que "l’instant décisif" décrit par Cartier-Bresson relève du mythe. La "bonne" photo ne relève pas de la capacité d’un professionnel à saisir un moment particulier. Elle n’est la plupart du temps que le fruit du hasard ou, comme ici, d’une mise en scène murement réfléchie. Elle peut tout aussi bien résulter d’une lecture à contre-sens.
La figure du baiser ressurgit 60 ans plus tard. La scène se déroule cette fois-ci à Vancouver pendant un affrontement qui oppose des supporters. Le couple est allongé et enlacé dans la rue. Au fond, une charge de police et au premier plan, la silhouette de face d’un CRS armé d’une matraque. L’image de l’amour plus fort que la haine ? En tout cas, la photographie est belle, symbolique, unique. Trop, sans doute. De l’eau a coulé sous les ponts de Paris. L’ère n’est plus à l’émerveillement mais au soupçon généralisé.
Richard Lam, un photographe freelance travaillant ce soir là pour l’agence Getty, est aussitôt suspecté d’avoir procédé à une manipulation ou une mise en scène. La vérité est en fait plus simple : il s’agit effectivement d’un couple, le garçon est bien avec la jeune femme, mais s’il se penche sur elle c’est moins pour l’embrasser que parce qu’elle vient d’être bousculée et blessée par une charge de la police.
De là à penser qu’une bonne photographie n’a pas besoin d’un bon photographe, ou encore qu’il y a beaucoup plus de bonnes photographies que de bons photographes, il n’y a qu’un pas. Sur le moment, Richard Lam réalise qu’il a capturé un "moment" en photographiant "ces corps immobiles au milieu d’un tel chaos". Mais, toujours selon lui, ce n’est qu’en rentrant pour donner [ses] photos que [son] chef [lui] a dit que les deux personnes n’étaient pas blessées, mais en train de s’embrasser.» La légende d’un couple s’embrassant en plein déchaînement de violence est lancée. Démentie par les faits, elle restera dans l’histoire de la photographie. Son auteur sera-t-il pour autant classé parmi les grands photographes ? C’est beaucoup moins certain…
Les deux photos de baiser, de Doisneau et Lam, donnent un sérieux coup au mythe spontaéiste. Selon ce mythe, l’artiste photographe aurait un oeil hors du commun, lui permettant de saisir en une fraction de seconde ce qu’un sujet aurait d’exceptionnel et de beau. L’instant décisif dont Henri Cartier Bresson s’est fait le porte parole confère ainsi au photographe une rapidité et une rapidité hors du commun. Le mythe est si tenance que tous les photographes professionnels l’invoquent encore régulièrement. Et pourtant… Le baiser de Doisneau comme celui de Lam montre qu’une bonne photographie résulte surtout d’une préparation minutieuse ou, la chance aidant, du hasard le plus pur. On regardera pour s’en convaincre une série intitulée "Au bon moment, au bon endroit"(1) et on constatera une fois encore qu’il n’est pas si difficile de faire une photographie spectaculaire, voire même esthétique. Il est, revanche, très rare d’en faire plusieurs qui présentent à la fois un caractère unique et un style commun. Mais, après tout, n’est-ce pas le propre d’une oeuvre que d’être rare ?
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