Créés pour concurrencer Superman, le héros solaire par excellence, Batman et Le Jocker naissent d’une synthèse entre Zorro, "L’homme qui rit" et Dracula, le mort vivant. Un mélange aussi improbable qu’instable qui nécessitera près de cinquante ans pour que le face à face entre le super-héros et son adversaire prenne toute sa dimension, violente, sombre et romantique.
Batman nait en 1939 d’une commande passée par un éditeur à un dessinateur, Bob Kane, et à un scénariste, Bill Finger, pour concurrencer Superman. L’idée : surfer sur le succès inattendu du premier super-héros pour créer un produit concurrent. Comme Superman, Batman est donc un justicier doté d’une force peu commune et d’une double identité évoluant dans une Amérique urbaine et contemporaine. Les similitudes sont suffisamment grandes pour que le public fasse le rapprochement. En fait, Batman ne se différencie vraiment de Superman que sur deux points : c’est un super-héros qui ne sort que la nuit et ne dispose d’aucun super-pouvoir.
Le pari peut paraître risqué. En différenciant Batman de Superman par l’absence de pouvoirs surnaturels, Bob Kane et Bill Finger assimilent moins Batman à un super-héros qu’à un justicier comme Zorro (ou comme Shadow, autre héros masqué). Imaginé en 1919 par Johnston McCulley, Zorro n’a pas attendu Disney pour rencontrer un large succès. Il fait l’objet d’un film avec Douglas Fairbanks dans le rôle du héros, dès 1920. Premier film suivi de nombreuses autres adaptations, dont une en 1939… année de la création de Batman. Le parallèle entre les deux héros est d’ailleurs clairement assumée par Bob Kane et Bill Finger puisque les parents de Bruce Wayne sont assassiné en sortant d’une salle de cinéma affichant "Le signe de Zorro". Les emprunts de Batman à Zorro sont, de fait, particulièrement nombreux (1). Mais Batman n’aurait pas connu le même succès, ni la même longévité, s’il n’avait été qu’un Zorro des temps modernes, rieur, farceur à l’occasion, affublé de deux oreilles de chauve-souris, d’une cape et d’une bat-mobile en guise de Tornado. Derrière le choix du nom et du costume, Batman ne se contente pas d’une vague parenté avec la figure du vampire pour épouvanter ses ennemis.
Le coup de génie de Bob Kane et Bill Finger est de s’inspirer également de Dracula pour donner naissance non pas à un mais à deux personnages opposés. Comme Zorro, Dracula fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques à la même époque. La première, "Nosferatu le Vampire" de Murnau sort en 1922. "Dracula" et "La marque du vampire" de Browning (avec Bela Lugosi dans le rôle principal) datent de 1931 et 1935. S’inspirant du mythe, Bob Kane et Bill Finger donnent naissance à Batman et au Joker. D’un côté le Bien. De l’autre le Mal. Si le premier emprunte, on l’a vu, de nombreux atributs à Zorro, le second s’inspire d’un héros de Victor Hugo dont le visage défiguré ne ressemble plus qu’au triste masque de "L’homme qui rit". Ce roman est édité une trentaine d’année avant "Dracula" de Bram Stocker et il est lui-même adapté au cinéma, en 1928.
Au-delà de ces emprunts, Batman et le Joker sont conçus par Bob Kane et Bill Finger comme les deux facettes d’une même figure. Comme le comte Dracula, Bruce Wayne vit seul dans son immense demeure qu’il quitte la nuit sous une autre forme. Comme Dracula, Le Joker est condamné à tuer pour vivre. Batman exprime rarement ses émotions, sinon la colère en de rares occasions. Le Jocker affiche affiche un rictus permanent. Le premier est objet d’admiration. Le second souffre d’être un monstre et un exutoire. Pourtant tous les deux sont meutris par la vie et animés par un esprit de vengeance. Le destin a voulu que Bruce Wayne penche du côté de la justice et que Le Jocker bascule dans la folie meurtrière. Mais chacun des deux protagonistes sait que l’inverse aurait également pu se produire. Tous les deux se haïssent d’autant plus qu’ils ont envie de tuer cette autre partie d’eux-même tout en ayant viscéralement besoin de l’autre pour exister. Le combat ne peut que se poursuivre éternellement ou se solder par la disparition des deux. Simplement parce que Batman n’a de raison d’être que si le Jocker existe. Et que le Jocker tire sa raison de vivre de sa confrontation avec Batman.
Puisant ses origines dans l’ambivalence de Dracula, cette gémellité antagoniste, condamnée à durer éternellement ou se traduire par la mort des deux parties, reflète une conception imbriquée, voire permutable, du Bien et du Mal. Sans équivalent dans la culture des comics, elle s’inscrit dans un univers traversé par le fantastique, la violence et la folie mais aussi profondément inspiré par les films noirs, l’esprit romantique du XIXème siècle, la fascination qu’exercent la mort et l’absence de tout espoir. Un univers où le bien et le mal sont avant tout contingents…
Franck Gintrand
(1) Martin Winkckler les a recensé dans "Le rire de Zorro" (Editions Bayard – 2005) : "le personnage d’Alfred, le buttler ‘"majordome") des Wayne est bien entendu l’homologue de Bernardo (…) [La demeure familiale, le Wayne manor, ressemble beaucoup à l’hacienda des Vega : elle est truffée de passages secrets qui aboutissent dans une cave où repose… la Bat-mobile, le fringant destrier motorisé du superhéros. Quand Batman monte en voiture, il sort de la Bat-cave à distance de son domicile, tout comme Zorro quand il enfourche Tornado et galope au secours des faibles (…) Le costume de Batman est indéniablement un hommage à Zorro. La cagoule lui recouvre les yeux et le haut du visage comme elle le faisait chez Fairbanks. La cape noire, qui lui sert à se fondre dans la nuit, évoque aussi les prédateurs nocturnes (…) l’un de ses éléments les plus connus est une cordelette faite d’un matériau extrêmement résistant (…) : une version high-tech du fouet de Zorro en quelque sorte !" ("Le rire de Zorro", M.Winkckler, chapitre 8).
A lire :
- Nombreux articles sur Wikipedia dont :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Batman
- Deux excellentes analyses des adaptations de Tim Burton :
http://www.ed-wood.net/batman.htm
et
http://www.cinetudes.com/BATMAN-RETURNS-Batman-Le-Defi-de-Tim-Burton-1992_a222.html
- les deux albums de références sont "Batman : Dark Khight" de F. Miller, K. Janson et L. Varley et "Batman the killig joke" de Alan Moore et Brian Bolland
A voir :
- les deux films de Tim Burton
♦ A la fin des années 50, les aventures de Batman ne font plus autant recette. Les tentatives pour renouveler le personnage en le faisant glisser dans l’univers de la science fiction se soldent par un échec. Renouant avec l’univers de ses origines, la série rebondit en 1964 puis s’essouffle à nouveau rapidement, malgré l’intervention de Neal Adams, un des auteurs de comics les plus talentueux de son époque. C’est paradoxalement en choisissant de mettre en scène un Batman vieillissant et sur le retour que Frank Miller (le créateur de "Sin City") permet au personnage de rebondir. Son "Batman : Dark Knight", édité en 1986, montrant un super-héros en proie au doute et aux troubles de la personnalité, remporte un succès sans précédant. A compter de ce moment, Batman devient une série violente et sombre comme elle ne l’a jamais été. C’est sur ces nouvelles bases que Tim Burton met en évidence les origines romantiques (et par conséquent gothiques) du mythe dans la première adaptation cinématographique de Batman, en 1989.