C’est en aménageant la première ville nouvelle du XXe siècle qu’Auguste Perret systématise l’utilisation du béton armé, un matériau que l’architecte juge économiqement plus démocratique et esthétiquement plus intéressant que la pierre. Quelques années seulement après le début du chantier du Havre, la généralisation du béton partout en France lui donne raison. A une réserve près : la portée esthétique de cette révolution est très vite sujette à caution. Associé à une urbanisation sans âme, indifférente à l’histoire, à l’environnement et à l’homme, l’essor du nouveau matériau suscite l’invention de deux synonomymes : le bétonage et la bétonnisation. Le béton aurait-il perdu la bataille de l’art en gagnant trop largement la bataille économique ?
Si la ville nouvelle de Perret est donc loin d’être nouvelle, l’utilisation systématique du béton traduit, en revanche, une véritable innovation. Au Havre, celle-ci est en grande partie dictée par la nécessité de gagner du temps et d’économiser de l’argent grâce à la standardisation et à la préfabrication de nombreux éléments architecturaux. Mais cette contrainte est une chance pour Auguste Perret qui est convaincu de la supériorité technique et esthétique du béton sur la pierre. Cette supériorité, il entend la démontrer en utilisant ce matériau pour les immeubles d’habitation mais aussi pour les bâtiments publics, y compris les plus prestigieux comme l’hôtel de ville. L’utilistion systématique et visible du béton ne résulte pas seulement d’un choix personnel ou avant gardiste : elle s’inscrit dans une philosophie générale de la ville nouvelle où la diversité architecturale doit se plier à un impératif d’homogéneïté. En cela, Perret rejoint l’esprit de l’architecture haussmanienne. Il va même plus loin dans le souci d’unité.
Ces choix font-ils de l’architecte du Havre une figure dépassée ou un visionnaire incompris ? Difficile à dire.
Malgré son utilisation massive dans la construction, le béton n’est pas devenu ce matériau noble que Perret appelait de ses voeux mais, au contraire, le symbole d’une urbanisation excessive et agressive. Son origine industrielle n’y est sans doute pas étrangère. Sa dégradation au fil du temps, également. Car le béton vieillit mal. Pour reprendre la jolie expression de Cyrille Simonet, il ne ruine pas et, "en âge de décrépitude, il perd définitivement de son éclat" (2). Auguste Perret en avait-il le pressentiment ? Aucune de ses constructions havraises n’opte pour le béton brut. Conformément à l’idée que s’en fait l’architecte, il est "éveillé", moulé, martelé, coloré, sablé, bouchardé, cisaillé et layé. Grâce à ce travail, les façades supportent remarquablement la pollution. Et le Havre a globalement bien vieilli, contrairement à Chandigarh ou Brasilia. Mais curieusement, cette conception à la fois apparente et travaillée du béton, qui aurait pu assuré une meilleure acceptation de ce nouveau matériau, n’a pas fait école.
La mauvaise image du béton y contribue en grande partie : une cinquantaine d’année après son achèvement, la ville de Perret peine toujours à convaincre. A commencer par ses habitants. Selon Armant Frémont "les nostalgiques du vieux Havre sont de moins en moins nombreux, du fait de l’âge (…) Il n’empêche. On ne cesse de dire cette ville ‘froide’ (…) et mieux encore, ‘stalinienne’ " (3). L’inscription du Havre de Perret au Patrimoine mondial de l’Humanité en 2005 met sur le même plan une ville moderne et Versailles. Ce classement suscite inévitablement la fierté ou l’indignation. Mais il constitue aussi une reconnaissance internationale et une invitation à se pencher à nouveau sur la première ville nouvelle du XXe siècle.
Après la fascination longtemps exercée par Le Corbusier, la revanche de Perret ne fait peut être que commencer.
(1) Auguste Perret – Karla Britton – Edition Phaïdon – 2003 – pp. 165-166: (2) Le béton, histoire d’un matériau – Cyrille Simonet – Ed. Parenthèses – 2005 – p. 191; (3) La mémoire d’un port, Le Havre – Armand Frémont – p. 163
Voir aussi :
- un autre article de ce blog sur la ville nouvelle de Versailles : http://franckgintrand.wordpress.com/2008/11/07/les-villes-nouvelles-de-lepoque-moderne/ ainsi qu’un site consacré au Havre : http://imagesduhavre.wordpress.com/
- un remarquable article de Wikipedia sur l’oeuvre d’Auguste Perret : http://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Perret
- un recensement des 10 plus grands projets de villes nouvelles (ou de nouveaux quartiers) : http://leblogaj.over-blog.com/article-18061290.html
♦ L’oeuvre d’Auguste Perret ne se limite pas au Havre. On peut aussi voir à Paris quelques-unes de ses plus belles réalisations architecturales : le Théâtre des Champs-Elysées conçu en collaboration avec le sculpteur Antoine Bourdelle (Métro Alma-Marceau), le Palais d’Iéna, siège du Conseil économique et social, place d’Iéna (Métro Iéna) et le Mobilier national, 42 avenue des Gobleins qui se visite du mardi au dimanche (Métro Gobelins)
- l’architecture du Palais d’Iéna : http://www.conseil-economique-et-social.fr/ces_dat2/1-6histo/arch.htm
- informations pratiques sur les visites du Mobilier national : http://www.mobiliernational.culture.gouv.fr/fr/visiteurs.html
[...] http://franckgintrand.wordpress.com/2009/01/13/perret/ [...]
C’est marrant que vous ayez mis un lien vers mon blog depuis cet article, car j’ai vécu au Havre pendant 15 ans. Et venant d’une famille d’architectes, je me suis un peu intéressé à Perret.
Si ma mémoire est bonne, le projet qui a été construit n’était pas celui auquel il tenait le plus: l’autre projet était complètement révolutionnaire pour l’époque avec deux niveaux de villes je crois, mais il n’a pas été retenu car il coutait beaucoup trop cher, et il fallait entièrement reconstruire une ville.
Pour ce qui est de la référence à Brasilia, il faut aussi rappeler qu’Oscar Niemeyer a également construit au Havre: "le volcan" que les Havrais appellent plutôt le "pot de yaourt"…
J….